Métro V.

 

                                                    escalier_a_limon_940x705

 

Outre cette luminosité atroce, un vent froid soufflait sans interruption et contrastait avec l'air relativement chaud au dehors. 

Emilie se sentit envahie par une rage sans nom, mais aussi par une sorte d'étrange excitation. Ce nouvel environnement ne leur présageait rien de bon, mais pourquoi ne pas en découvrir toute l'ampleur ? 

- Quelle étrange situation... Quelle logique nous a amené ici ? Qu'est-ce qu'on doit faire ?
 
Le quarantenaire avait réuni toutes leurs interrogations, mais aucune réponse ne s'imposa à l'esprit des onze autres. Il ne leur restait probablement plus qu'à poursuivre leur progression dans cet étrange univers. 
 
Brunhilde se releva et sécha ses larmes, un peu plus déterminée. Ils n'avaient pas survécu au Métro pour abandonner ici, songea-t-elle, et le sourire que lui renvoya Sacha lui mit du baume au coeur. 
- J'ai faim Mamie...
L'estomac d'Ysabel émit un petit grondement, leur arrachant à tous un sourire. Etant donné que dans cette partie il ne semblait y avoir que de l'herbe bleue et que les voitures ainsi que les logements étaient recouverts par cette étrange végétation, ils n'avaient d'autre choix que d'aller plus loin. 
 
Par un commun accord, ils marchèrent jusqu'au centre de Lille. Trois heures douloureuses, à avancer courbé par le vent et aveuglé par la lumière au sol, sans rien voir d'autre que du vert et du bleu. 
 
La topographie des lieux n'avait pas changée, mais il n'y avait toujours rien. Ni personne. 
 
Emilie était perdue dans ses pensées lorsqu'elle se rendit compte qu'ils avaient atteint la fontaine de la place, ancien symbole de sa ville tant aimée. Et qu'elle n'était pas recouverte de la couche d'herbe mais intacte !
 
Elle courut vers la structure et remplit aussitôt sa bouteille vide, morte de soif, puis releva la tête. 
 
"Pour passer, le sacrifice est nécessaire."
 
L'inscription en lettres rouges lui glaça le sang. Mais ce sentiment ne fut rien à côté de celui qui l'envahit lorsque la statue s'anima et tendit les bras vers elle. 
 
Bouche bée, ses compagnons avaient également atteint la fontaine et furent témoins de l'intervention presque surnaturelle de la géante de pierre. 
 
 - Toi !
 
La bouche s'était ouverte et avait tonné ce mot en pointant du doigt Yasmine. Et quand ses compagnons se retournèrent vers elle, il ne restait plus qu'un tas de cendre, et l'inscription en lettres rouges s'était effacée pour laisser place à un passage et à des escaliers qui menaient vers les profondeurs. Le sacrifice avait été fait.
 
Eric, pas particulièrement attaché à la femme en burqa, et surtout raciste jusqu'à la moelle, commençait à saisir. Si c'était un rêve, il était particulièrement vicieux. Allaient-ils devoir mourir les uns après les autres ? 
 
Brunhilde sentit les larmes revenir, ainsi qu'une probable crise de nerf. Mais elle serra les dents, secrètement ravie que la statue n'ai pas choisi de sacrifier un des siens. 
 
Les trois jeunes commençaient à changer leur perception des choses. Dans ce nouveau Lille où ne semblait régner aucune logique, ils se sentaient de plus en plus à l'aise. Même Debbie avait cessé depuis longtemps de se morfondre, curieuse de voir où tout ça les mènerait. Et surtout déterminée à rester en vie jusqu'à la fin.
 
Renée ne comprenait pas. Elle avait vécu la guerre d'Algérie, ayant été infirmière à l'époque, et connaissait le peu de valeur qu'avait une vie humaine. Mais elle ne saisissait pas le... pourquoi du comment ? Et surtout, elle craignait pour Ysabel.
 
Alors elle lui murmura à l'oreille qu'elles étaient probablement dans un jeu télévisé et que si elles avançaient jusqu'à la fin la petite fille aurait tellement de cadeaux qu'elle ne saurait pas quoi en faire. Ysabel, pas tout à fait convaincue, hocha la tête et décida de croire en ce que lui disait sa grand-mère. De toutes manière, qu'est-ce que cela aurait pu être d'autre, sinon un jeu ? Les gens ne mourraient pas comme ça, si ?
 
Richard ne savait plus quoi penser. Avait-il su un jour ? En tant que fils d'ouvrier, marié jeune à la femme qu'il avait mise enceinte par mégarde, il n'avait jamais eu vraiment le choix tout au long de son existence et s'était contenté de reprendre le poste de son père à sa mort, en 1999. Il avait suivi les instructions de ses parents, de ses professeurs, de ses patrons, de la publicité, d'internet. Et avait voté blanc à chaque élection. La vie lui donnait, à ses yeux, l'occasion de se débrouiller enfin par lui-même. Et il comptait bien s'en sortir sans l'aide de personne, cette fois-ci !
 
Quant à Emilie, elle se mordit la lèvre lorsque son regard tomba sur les cendres de Yasmine et se retint de verser une larme. Le SDF et maintenant elle ? Son heure allait-elle aussi venir, allait-elle se faire réduire en cendre par un métro ou une statue avide de sang ? 
 
- On y va ? 
 
La petite Ysabel avait toujours faim et elle savait que dans la partie herbeuse des lieux elle ne trouverait strictement rien. Et même si l'escalier n'était pas très encourageant, au moins il semblait mieux que ces lieux verts et bleus trop lumineux.